Texte du Prof. Denis Müller (Faculté de théologie, Université de Lausanne)
LEvangile accorde une place centrale à toute personne aux prises avec un problème existentiel et spirituel, comme lattestent les nombreux récits du Nouveau Testament où des femmes se battent non seulement pour leur santé ou pour leur guérison, mais également pour leur place dans la société et pour la reconnaissance de leur dignité. Jésus prend toujours clairement position en faveur de ces personnes menacées et fragilisées, afin de redresser la femme courbée (Luc 13,10-13) ou le paralytique.
Comme protestants, nous ne sommes pas favorables en principe à lavortement, si cela devait signifier que nous serions des partisans enthousiastes et militants de linterruption de grossesse, pratiquée à haute échelle et devenue banale. Autrement dit, tout en approuvant clairement le régime du délai, pour des raisons pragmatiques quil estime possible de justifier théologiquement et éthiquement, le protestantisme tel que nous le comprenons ici ne considère pas lavortement comme un bien à poursuivre, mais comme un moindre mal à limiter, à encadrer et à réguler.
Le régime du délai nest donc pas à lire comme une légitimation inconditionnelle et comme une porte ouverte sur la banalisation de linterruption de grossesse. En tant que disposition juridique minimale, il laisse entièrement place à la responsabilité éthique et à laccompagnement personnel.
En tant quelle porte atteinte à une vie humaine en devenir, toute interruption de grossesse contrevient en principe à lintention de Dieu et doit être reconnue comme une transgression humaine de linterdit fondamental de tuer. Une telle affirmation tient compte de la théologie biblique de la création : lembryon et le ftus ne sont pas de simples produits biologiques ou naturels de lactivité sexuelle des humains, ils entretiennent un lien avec le projet du Dieu créateur.
En Jésus-Christ, Dieu a tellement aimé le monde quil accueille dans son amour, avec un immense respect et une infinie tendresse, les actes libres et responsables de ses créatures, y compris lorsque, dans une situation dauthentique détresse et de conflit de conscience irrépressible, elles en viennent à préférer la transgression dramatique que constitue une interruption de grossesse à un mal plus important, portant à des conséquences plus graves et plus durables encore.
Concrètement, il peut savérer plus éthique, dans la perspective de lEvangile, de se résoudre à une interruption de grossesse, lorsque sa situation de détresse conduirait une femme à mettre en périls des valeurs encore plus hautes ou importantes que la vie du ftus.
Dans bien des situations, et, espérons-le, dans la majorité des cas, on doit au contraire admettre que la sauvegarde de lenfant à naître contribuera à un déploiement heureux et harmonieux de ces valeurs. Cest bien sûr le sens dune consultation proposée dans un esprit de liberté et de responsabilité que de favoriser au maximum laccueil de la vie.
En aucune manière, le régime du délai (sans oublier la période dindications qui lui succède nécessairement) ne doit être compris comme une solution " à caractère éthique ou normatif tendant à banaliser et à encourager une pratique plus intensive de linterruption de grossesse. Elle représente seulement un seuil juridique minimal destiné à assurer la légitime et indispensable décriminalisation de lacte.