Les opposants au régime du délai
Initiative populaire contre la prise en charge de l'avortement par
l'assurance-maladie - acharnement idéologique
Le 26 janvier 2010, un groupe de parlementaires, avec le soutien de l'organisation "Mamma" (jadis
"Pour la mère et l'enfant" / ASME), a lancé une initiative "Financer
l'avortement est une affaire privée". Elle demande que
"sous réserve de rares exceptions, l'interruption de
grossesse et la réduction embryonnaire ne sont pas couvertes par
l'assurance obligatoire", que ces coûts soient donc
radiés de l'assurance-maladie de base.
L'initiative a été déposée le 4 juillet 2011 - peu avant la fin du délai
de 18 mois pour la récolte des signatures - avec 109'600 signatures
valables
(100'000 est le minimum nécessaire).
L'initiative est prônée comme moyen pour
faire baisser les coûts de la santé et le nombre des interruptions de
grossesse. Selon le conseiller national Peter Föhn (UDC),
président du comité, l'interruption de grossesse serait une "prestation
inutile" et n'aurait rien à voir avec une maladie. L'assurance-maladie
ne devrait couvrir que les prestations les plus importantes.
Cette argumentation est absurde et malhonnête. La radiation de la
prise en charge des coûts de l'avortement par l'assurance ne saura
ni épargner de l'argent, ni diminuer sensiblement le nombre
d'interruptions de grossesse. Plutôt, l'adoption de l'initiative aurait des
conséquences néfastes.
Non à cette nouvelle attaque contre l'accès libre à
l'interruption légale de la grossesse de la part des milieux
anti-avortement chrétiens-fondamentalistes !
Qui est derrière l'initiative ?
Cette proposition a été engendrée
par l'association "Mamma" qui a lancé, en 1998,
l'initiative pour l'interdiction totale de l'avortement et mené en 2002,
la campagne contre le régime du délai.
Aussitôt après sa défaite de 2002, l'association a annoncé le lancement d'une
nouvelle initiative qui viserait le non-remboursement de l'IVG. En septembre 2009, elle a demandé aux membres leur éventuel soutien au
lancement. (cf. Nouvelle stratégie des
opposants ?)
L'adresse du comité d'initiative se trouve à Münchenstein - l'endroit du siège de "Mamma" et de l'ASME.
Le comité d'initiative
Le comité se compose de politiciennes et politiciens de la droite
catholique et évangélique conservatrice qui ont depuis toujours milité
contre le régime du délai :
- 11 sont membres de l'UDC : les conseillers nationaux Föhn, Baettig, Bortoluzzi,
Estermann, Flückiger, Freysinger, Geissbühler; les députés Despot
(VD) et Legrix (NE) ainsi que Victor Gullien (ASIN, association "Mamma")
et Marc Meyer (Riehen)
- 7 du PDC :
les conseillers nationaux
E. Bader, Büchler, Segmüller, Nussbaumer
(anc.CN, "Oui à la vie") ainsi que D. Albietz (fondation "Pour la mère et l'enfant"), M. Helfenberger et M. Moor
- 3 du PEV :
l'ex-conseiller national Donzé, la CN Streiff (BE, membre en 1998 du
comité d'initiative "pour la mère et l'enfant")
et V. Kasteler-Budde (GE)
- 3 de l'UDF :
les conseillers nationaux
Brönnimann et Wäfler (anc.CN) ainsi
que D. Beutler (ex-secrétaire général de l'Association de médecins évangeliques
suisses AMES)
- 2 du PLR: les conseillers nationaux Messmer et Engelberger
- De plus, l'organisation "Mamma" est représentée par son
président Dominik Müggler qui préside aussi la fondation ASME.
L'interruption de grossesse est une
prestation obligatoire de l'assurance-maladie, inscrite dans la
LAMal depuis 1981
- Cette obligation n'a donc rien à voir avec le
régime du délai. La prise en charge obligatoire est un acquis
important. Elle a mis fin à une situation intolérable où
quelques caisses remboursaient l'intervention, tandis que
d'autres refusaient. Jusqu'à l'entrée en vigueur de cette
disposition, des honoraires usuraires étaient souvent demandés
pour l'interruption de grossesse. Dans les années 1970,
l'intervention coûtait souvent plus cher qu'aujourd'hui, en
chiffres absolus.
- Une décision du Tribunal fédéral des
assurances a déclenché la révision de la LAMal de 1981 qui
institua l'obligation du remboursement.
- L'acceptation de l'initiative reviendrait à
une résiliation de contrat avec les assurances et une fin de la
réglementation des prix. Le retour de prix excessifs en serait
probablement la conséquence.
La radiation de l'interruption de
grossesse du catalogue des prestations de base ne réduirait pas les
coûts de la santé, elle les augmenterait au contraire.
-
Le nombre de 10'000 interruptions de grossesse en Suisse est
très faible. Le taux de 6,8 pour 1'000 femmes en âge de procréer
est le plus bas dans toute l'Europe.
- 60% des interventions se font par la méthode
médicamenteuse à un coût entre 500 et 1000 francs, tout compris.
L'intervention chirurgicale se fait presque toujours en
ambulatoire, ses coûts se montent à 1'000-2'000 francs.
Le coût total des IVG se monte à 10 millions de francs au maximum (6'000 IG à 900.- +
4'000 IG à 1'500.- = 11'400'000.-, dont il
faut déduire la quote-part et la franchise). Le porte-parole de Santésuisse
parle de 7 à 10 millions ("Der Landbote" du 15.3.2010/"20minuten",
3.7.2011), une somme absolument
négligeable. Selon l'OFSP, les coûts de la santé à la charge des
assurances se sont montés à 24,3 milliards en 2010. Les
interruptions de grossesse n'en représentent même pas 0,04%
(=0,4 pour mille). Par rapport au coût global de la santé de 60
milliards ce n'est même pas le 0,02%. Autrement dit
: même pas 20 centimes par mois par personne adulte assurée.
- Si les interruptions de grossesse
n'étaient plus payées par l'assurance, quelques femmes
seraient forcées à porter leur grossesse à terme. Un
accouchement coûte entre 2'500 et 10'000 francs,
donc beaucoup plus cher. Sans compter les coûts engendrés par
la suite (coûts des traitements pour les problèmes psychiques
des mères contre leur gré et des enfants non voulus, coûts
sociaux pour les familles pauvres etc.).
- Les initiants rétorquent qu'un enfant
une fois né versera, au cours de sa vie, environ 300'000
francs de primes aux caisses-maladie. Mais ils oublient que
le même enfant occasionnera aux caisses, jusqu'à sa mort, à peu près le même
montant de frais pour traitements médicaux, soins et médicaments, soit
environ 3'000
francs par an en moyenne (cf.
communiqué santé suisse 2006).
- Par ailleurs, selon la logique des
initiants, les caisses ne devraient pas rembourser les coûts
de l'accouchement, puisque la grossesse et l'accouchement ne
sont pas une maladie...
- Mais il est bien plus probable que des femmes sans ressources
(migrantes, femmes très jeunes ou au chômage par exemple)
auraient recours à des méthodes "do-it-yourself", comme
dans les temps passés. Le traitement des complications qui en
résulteraient coûterait bien plus cher qu'une interruption
précoce de la grossesse.
L'avortement a beaucoup à voir avec la
santé ou la maladie - L'initiative met en danger la santé des femmes
- Selon la définition de l'OMS,
la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne
consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.
- Loi fédérale sur la partie générale
du droit des assurances sociales (LPGA)
Art. 3 Maladie: "Est réputée maladie toute
atteinte à la santé physique, mentale ou psychique [...] qui exige un examen
ou un traitement médical [...]".
- ►
Tous les traitements qui servent à
sauvegarder la santé (physique, mentale
ou psychique) doivent être pris en charge
par l'assurance de base.
- Une grossesse NON VOULUE est un état qui rend
malade, ce qui est souligné dans les prises de
position de la
Société suisse de gynécologie et d'obstétrique
(en allemand) et de la
Fédération des
médecins suisses FMH
- Une grossesse non voulue est aussi comparable à un accident. Les
accidents sont pris en charge par l'assurance maladie.
- L'accès à l'interruption de grossesse faite
selon les règles de l'art est un aspect important du droit à la
santé sexuelle et reproductive, droit reconnu par le Conseil des
Droits de l'Homme de l'ONU dans sa résolution No 11/8 du 17 juin
2009 en tant que droit humain fondamental.
- Lorsque l'accès à l'interruption de grossesse
effectuée selon les règles de l'art est rendu plus difficile, la
santé et la vie des femmes sont mises en danger :
- Les interruptions se font plus tard dans la
grossesse - avec plus de risques - parce que les femmes doivent
d'abord se procurer l'argent nécessaire.
- Certaines femmes ont recours à
l'avortement clandestin, do-it-yourself.
- En Italie, de nombreuses migrantes se procurent
des médicaments abortifs douteux par internet ou au marché noir parce
que l'accès à l'interruption de grossesse devient de plus en plus
difficile dans les hôpitaux publics. Souvent, ces femmes finissent à l'hôpital avec des
saignements ou des infections dangereux.
- Aux Etats-Unis, deux femmes désespérées se sont tiré
des balles
dans le ventre, une autre a payé un homme pour lui donner des
coups de pied dans le ventre... parce qu'elles n'arrivaient pas
à trouver l'argent pour l'intervention. Deux décès au
moins ont été enregistrés suite à des avortements
clandestins bâclés.
Autres effets négatifs
- Il y aurait une hausse des coûts de l'IVG, car les
tarifs fixes de l'assurance tomberaient.
- L'interruption de grossesse deviendrait
encore plus tabouisée et stigmatisée.
- Aux USA, où les anti-avortement ont déjà
obtenu ce à quoi vise l'initiative, les femmes des milieux
démunis doivent encore réduire les maigres moyens dont elles
disposent pour subvenir aux besoins de leurs familles, faire des
dettes ou mettre en gage l'équipement du ménage pour payer
l'avortement. D'autres ont recours au vol ou à la prostitution
pour se procurer l'argent.
-
Des études américaines ont montré que la maltraitance d’enfants et
le nombre de suicides ont augmenté après la fin du financement
public de l’avortement par l'assurance pour les pauvres (Medicaid).
Le peuple a accepté la prise en charge
obligatoire des coûts de l'IG en votation populaire en 2002
- Lors des débats au Conseil national sur le
régime du délai, en 1998,
une proposition de Peter Föhn de rayer cette obligation du
projet de loi avait été refusée par 104 voix contre 37, sans
qu'il ait même paru nécessaire aux parlementaires d'en discuter.
- En juin 2002, le peuple suisse a adopté le
régime du délai, à la majorité de 72% des votes. La prise en
charge obligatoire des coûts de l'interruption de grossesse par
l'assurance de base a fait partie intégrante de la loi votée.
Quelles seraient les "rares
exceptions" ?
Il n'est pas clair dans le texte de l'initiative
quelles seraient les "rares exceptions" à
payer par l'assurance.
Les promoteurs de l'initiative mentionnent uniquement le viol et le
danger de mort pour la femme enceinte. Qu'en serait-il dans le cas
d'une malformation fœtale grave ou d'un risque sérieux pour la
santé de la femme (sans qu'il y ait danger de mort) ?
Les
adolescentes de moins de 16 ans
Au dire de ses partisans, l'initiative empêcherait les
jeunes filles de moins de 16 ans d'avorter sans que les
parents soient mis au courant. Pourtant, l'initiative reste
absolument muette sur ce point.
Par ailleurs, les IVG à cet âge sont rares. Et le plus souvent ces
filles sont accompagnées et soutenues par leurs parents.
Toutefois, il arrive qu'elles cachent leur grossesse aux parents
pour de bonnes raisons. Il peut
même être vital pour quelques adolescentes que les parents n'en sachent rien
(dans une famille islamiste extrémiste par exemple).
Si la loi
prévoit que les moins de 16 ans visitent obligatoirement un centre de consultation,
c'est aussi pour les protéger d'éventuelles pressions de la part de
parents qui voudraient les faire avorter - ou les faire continuer la
grossesse contre leur gré.
Les coûts de la
réduction embryonnaire
Ces coûts ne
seraient plus remboursés par les caisses-maladie selon l'initiative.
Les grossesses multiples de plus de 2 ou 3 embryons qui se
développent sont rares et doivent être considérées comme une erreur
de l'assistance médicale à la procréation. Toutefois, si une
telle grossesse multiple se présente, elle comporte un risque considérable tant pour la femme
enceinte que pour les enfants à naître et la réduction s'impose
pour des raisons médicales.
Proposition cynique
- sur le dos de plus démunies
La suggestion que les femmes n'auraient qu'à
conclure une assurance complémentaire est cynique. Ce sont
précisément les femmes qui peuvent à peine se payer l'assurance de
base, et encore moins une
complémentaire, qui ont besoin d'être remboursées par la
caisse-maladie. Outre qu'aucune femme n'envisage d'avance de
faire interrompre une grossesse.
Désolidarisation dangereuse
La revendication de l'initiative
mine le principe de solidarité. Une
telle désolidarisation est en
contradiction avec les bases éthiques prônées par le système
sanitaire suisse (cf. prise de position N° 12/2006 de la
Commission
nationale d'éthique : Les « déclarations éthiques de
renonciation » mettent en péril le principe de solidarité de
l'assurance-maladie). Selon la CNE, la différenciation de
groupes d'assurés en fonction de leurs convictions morales est une
atteinte inadmissible à la sphère privée des assurés par le système
de santé. Les règles de la solidarité financière ne sauraient être enfreintes en raison d’une
condamnation morale.
Cette désolidarisation est, en outre, contestable car
elle pourrait mener à ce que le principe de l’exception s’étende au
détriment de la solidarité de la communauté:
-
les adversaires de la transplantation d’organes
pourraient refuser de contribuer aux coûts des transplantations
- les témoins de Jéhovah pourraient refuser de
payer pour les transfusions sanguines
- les non fumeurs pourraient
se mobiliser contre les fumeurs
- les sveltes contre les obèses
- les abstinents contre les buveurs d'alcool
- les sportifs
contre les sédentaires
- les couples sans enfants contre
les familles nombreuses (la maternité n'est pas une maladie !)
- les
hommes contre les femmes
- les jeunes contre les aînés
- et pourquoi tous
devraient-ils participer aux coûts des accidents sportifs, des maladies
sexuellement transmissibles etc. etc. ?
La désolidarisation est la
mauvaise piste pour enrayer l'augmentation des coûts. Il est
inacceptable que certains assurés choisissent, sur la base de leurs
valeurs morales individuelles, quelles prestations médicales doivent
être remboursées ou non par l'assurance de base AUX AUTRES PERSONNES
ASSURÉES. Personne n'est obligé de se soumettre à un traitement qu'il
refuse ou d'y participer activement.
Prises de position contre l'initiative
Le Conseil fédéral recommande le rejet sans
contre-projet de l’initiative.
Communiqué du Conseil fédéral
Communiqué du Groupe de travail "Non à
l'initiative le financement de l'avortement est une affaire privée"
Prise de
position PLANeS/Santé sexuelle Suisse)
APAC-Suisse
Commission nationale d'éthique, prise de
position N° 12/2006
Société suisse de gynécologie et d'obstétrique
(en allemand)
Fédération des
médecins suisses FMH
Fédération
suisse des sages-femmes
Association suisse des infirmières et infirmiers
Association romande et tessinoise des
conseillers-ères en santé sexuelle
Position des femmes du PLR
Position des Verts
Ligue suisse des femmes catholiques
(en allemand). La Ligue rejette l'initiative pour des raisons éthiques: risque d'un
retour aux avortements illégaux, désolidarisation du système de santé
public.
L'initiative est un acharnement idéologique
peu démocratique, une attaque camouflée contre le régime du délai. Le but
ultime, selon le conseiller national Freysinger, est l'interdiction
totale de l'avortement.
